De
retour de Thaïlande, Céline Sissler-Bienvenu (Chargé de mission internationale
à la Fondation Brigitte Bardot) a pu constater l'avenir bien triste
qui est réservé aux éléphants de ce pays. Elle nous explique...
Les
chiffres sont là et parlent d’eux-mêmes. Ils cristallisent la situation
critique voire dramatique dans laquelle se trouve l’éléphant thaïlandais.
Si en 1960 le pays comptait 29 000 spécimens sauvages, aujourd’hui ils
ne sont plus que 2 000 à profiter d’une liberté qui ne tient qu’à un
fil…
Braconnage pour l’ivoire ou autres produits issus de l’animal (poils,
testicules, pattes…) et/ou capture des jeunes destinés à gonfler l’effectif
des 3 000 individus domestiqués sont des risques qui existent toujours
bel et bien en dépit des divers textes nationaux et internationaux rédigés
en faveur de leur protection.
Si bien sûr, la question de la survie de l’espèce est préoccupante en
raison des diverses pressions anthropiques qui s’exercent sur elle (notamment
la destruction de son habitat), mon optimisme me conduit à penser que
la seule volonté politique de mettre en place les mesures adéquates
peut changer le cours de son histoire. Mais voilà, pour cela il faudrait
des politiques humanistes et là, une pointe de pessimisme ressurgit…
Des
nouvelles de l'hôpital de Lampang. Cliquez ici.
DRESSAGE CRUEL
Mais mon inquiétude s’intensifie quant à l’avenir des éléphants domestiqués.
Qui dit domestication dit bien sûr… dressage. Un terme qui m’effraie
quand il s’applique à des animaux sauvages et d’autant plus lorsqu’il
s’agit d’un animal aussi sensible et intelligent que l’éléphant. Ces
huit lettres portent en elles le rapport dominant/dominé, la brutalité,
la cruauté, voire la torture infligées d’un côté, la souffrance, la
douleur et les privations subies de l’autre. Et c’est bien de cela dont
ont été victimes depuis la nuit des temps ces animaux arrachés à leurs
groupes pour devenir montures de guerre à l’époque où les royaumes birmans
et thaïlandais s’affrontaient, ou « bêtes de somme » dans les activités
forestières ou faire-valoir dans les temples.
Numéro présenté au sein du "thaï éléphant conservation
center", structure touristique appartenant à l’Etat.
Lors de mon déplacement dans le nord de la Thaïlande,
une vidéo sur une technique de dressage appelée « Paa-Jaan » et pratiquée
par certains villageois m’a été présentée. Je n’ai aucun mot pour la qualifier.
Juste un silence empli de colère, de rage, de dégoût et une immense compassion
pour ce jeune éléphant sur lequel se concentre et s’abat toute la violence
humaine (coups de bâton incessants durant plusieurs jours sur l’ensemble
du corps, entraves douloureuses, etc.). Désormais, cet animal doit comprendre
que l’homme est son unique maître et qu’il doit exécuter chacune de ses
exigences.
Dressage des éléphants qui semblent dociles, car animés
par la peur du mahout (son dresseur).
Il semblerait que depuis quelques années cette
pratique tende à disparaître grâce au travail d’éducation et de sensibilisation
effectué dans les villages par l’association « Friends of the Asian Elephants
» et sa fondatrice, Soraida Salwala (Info-Journal n°45).
ESCLAVAGE ET MENDICITE

L'éléphant execute son numéro
sous les coups de piques infligés par le mahout. |
Mais la grande question
qui se pose aujourd’hui est : pourquoi continuer à dresser des éléphants
alors que, depuis 1989, l’exploitation forestière qui en employait
2 000 a été prohibée ? Pour quelle(s) raison(s) le gouvernement
at- il fondé un institut de formation des mahouts (les dresseurs)
?
Sans doute pour leur inculquer les 20 commandements de base à enseigner
à cet animal et ce de façon plus douce… Cela ne signifie-t-il donc
pas que cette soumission à l’homme ne prendra jamais fin ? Si l’existence
de ce tandem mahout-éléphant pouvait se justifier pour la foresterie,
aujourd’hui les raisons en sont obscures.
Est-ce par tradition ? Aucune réponse sensée ne m’a été fournie.
L’interdiction de l’exploitation forestière a mis de nombreux «
tandems » au chômage. Certains, malgré tout, persistent à travailler
illégalement dans ce domaine aux abords de la frontière laotienne,
voire au Laos. C’est de là que proviennent les éléphants mutilés
par des mines que l’hôpital de Lampang recueille (Info-Journal n°45).
|
D’autres mahouts ont opté pour une reconversion
qui se fait bien souvent au détriment de l’animal mais qui permet de
le nourrir… Ainsi, le soir venu, alors que tous les grands axes de Bangkok
se trouvent paralysés par les embouteillages, des ombres déambulent
illégalement et nonchalamment sur les bas-côtés dans le brouhaha des
klaxons incessants, dissonants, et une pollution suffocante, leur présence
simplement signalée par un fanal luminescent fixé au bout de la queue.
Bravant les risques de collisions (dont certains sont malgré tout victimes),
tendant leur trompe deçà-delà, ils mendient quelques bahts (monnaie
thaïlandaise) à des touristes amusés donc généreux. Triste destinée
que celle de ce pachyderme réduit à la mendicité… Cette activité étant
devenue très lucrative, il semblerait que des réseaux de location «
d’éléphants mendiants » se soient organisés.
 |
CLOWNS TRISTES
D’autres mahouts quant à eux, soucieux de recevoir une rémunération
régulière, ont intégré les campements (privés en général) assaillis
par les touristes occidentaux désireux d’assister à des représentations
où l’intelligence et l’agilité de ces animaux leur sont soi-disant démontrées.
Certains avancent levés sur leurs pattes arrière, d’autres simulent
l’amputation d’un membre et se meuvent (péniblement) sur trois pattes,
les plus jeunes, eux, s’essaient à la peinture ! Les numéros s’enchaînent,
les applaudissements fusent, les exclamations d’émerveillement se font
écho puis tous se précipitent, une banane ou un billet à la main, pour
récompenser les artistes. L'être humain est-il donc si stupide ?
Ces artistes souffrent car ils travaillent sous le joug d’un pic armé
d’un crochet lequel laisse parfois des séquelles sur le front ou derrière
les oreilles.
 |
DES STRUCTURES DANGEREUSES
L'éléphant est considéré comme un objet de divertissement.
Mais cela ne choque pas les spectateurs. Ceux-ci ne cherchent pas à
savoir ce que deviennent les éléphants une fois le spectacle terminé.
Et pourtant, après avoir été présentés dans des postures humiliantes
et contre-nature, ils sont emmenés par leur mahout en dehors du campement
et resteront enchaînés à un tronc d’arbre jusqu’à la prochaine représentation.
Tel est leur quotidien durant des années. Pour le moment, il est utopique
de vouloir mettre un terme à ces structures qui sont les seules à offrir
une alternative à l’errance des mahouts-éléphants.
300 tuk-tuks ont véhiculé notre message dénonçant l’exportation
illégale des éléphants thaïlandais.
Mais le problème qui surgit est que celles-ci
se multiplient en réponse à l’essor touristique du pays. Elles ne servent
plus seulement à accueillir et à intégrer les animaux rescapés de la foresterie
mais ouvrent un nouveau marché qui n’est pas sans lien avec celui des
captures dans le milieu naturel.
C’est pourquoi la FAE reste vigilante et suit régulièrement l’état sanitaire
des pensionnaires de nombreux campements. L’association porte un avis
critique sur les numéros réalisés et incite les protagonistes à les modifier
ou à les supprimer.
Enfin il y a les éléphants qui sont exportés vers les cirques et les zoos
de nos contrées. Ou encore ceux qu’offre le couple royal à d’autres pays…
tout cela dans l’irrespect total de l’inscription de l’éléphant d’Asie
à l’annexe I de la CITES.
LA FONDATION ET LA FAE EN CAMPAGNE.

|
Afin de dénoncer ces
exportations illicites, la FBB et la FAE ont lancé entre le 28 septembre
et le 28 octobre une campagne d’affichage. Deux panneaux publicitaires
de 12m x 30m, 300 tuktuks et 10 000 posters ont véhiculé le message
à travers la capitale.
Espérons que ce coup de gueule puisse responsabiliser le gouvernement
et épargner la captivité à de nombreux éléphants. En guise de conclusion,
je souhaiterais dire à tous les interlocuteurs thaïlandais que j’ai
rencontrés et qui affirment que l’avenir d’un éléphant domestiqué
ne peut-être qu’au bout d’une chaîne, que cela est faux.
L’orphelinat de Pinnawela hébergeant 60 éléphants de tous âges et
que j’ai eu la chance de visiter lors d’un voyage au Sri Lanka effectué
à titre privé est l’exemple, magnifiquement démontré, que ces animaux
peuvent vivre simplement encadrés par une poignée d’hommes et tout
à fait libres de leurs mouvements. Les chaînes ne sont pas légion
et le seul spectacle offert aux touristes est le bain auquel les
pensionnaires s’adonnent avec un plaisir évident, durant deux heures
deux fois par jour, dans une large rivière. C’est un ravissement
indicible de les voir et de savoir qu’en dépit de ce qu’ils ont
pu subir, ils peuvent enfin répondre à leurs besoins vitaux les
plus indispensables : vivre en groupe, sans entrave, et communiquer.
Pour les services rendus, l’homme leur doit bien cet ersatz de liberté…
|